22Cependant, si la terre appartient légalement à l’Etat, les communautés locales continuent d’exercer une maîtrise foncière dont l’intensité est directement fonction de l’usage agraire de l’espace et de la vente « illicite » de terrains. Cette situation prévaut au nord de Libreville où les populations autochtones exercent leurs activités traditionnelles dans la forêt classée de la Mondah, malgré son statut d’aire protégée. Ces peuples « considèrent cette forêt comme leur territoire de chasse et de pêche » (Nguema, 2004). De la même manière, certaines limites de quartier – qui répondent en fait à une logique purement politique et non à des critères objectifs d’administration – sont perçues comme étant artificielles et sans légitimité auprès de la population, par le simple fait qu’elles divisent les groupes ethniques et linguistiques enracinés depuis des générations. Au quartier Orety, la communauté Mpongwé critique la division des quartiers proposée par la municipalité. Elle considère que leur ancien village Orety doit demeurer un et indivisible. Or, selon les limites d’arrondissements définies en 1995, cet ancien village a été divisé en deux : Orety et Plaine Orety (actuellement occupé par des populations d’origines diverses). Pour les autochtones, la rivière Awondo constitue la limite entre leur « village » et le deuxième arrondissement. Du coup, l’autorité publique n’arrive plus à exercer pleinement, en quantité et en qualité, ses fonctions de propriétaire et producteur du sol urbain dans cette partie de la ville, comme dans bien d’autres.
23On peut donc dire que c’est l’antagonisme entre les deux modes d’organisation spatiale qui met en péril la production des territoires urbains à Libreville. Dans cette logique, M. Madou, examinant les difficultés de gestion et d’organisation de la ville de Bangui, pense que « les difficultés des pouvoirs publics et leur défaillance dans les plans d’aménagement de la ville de Bangui viendraient en partie de l’ignorance ou tout ou moins du contact entre la culture moderne et la culture traditionnelle » (Madou, 1995).
24Toutefois, conscientes de cette réalité culturelle et compte tenu de la nécessité de déterminer les territoires de compétence pour les auxiliaires de l’administration territoriale (chef de quartier), les autorités municipales furent obligées de prendre en compte les formes traditionnelles d’organisation sociale. Il s’agit des chefferies. Ces groupements d’habitants sont considérés comme unités administratives de base que l’on désigne sous le nom de quartier. Celui-ci est dirigé par un chef, nommé par arrêté du maire. Il relève donc directement de l’autorité hiérarchique du représentant de l’Etat dans sa circonscription. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces auxiliaires de l’administration communale n’ont pas de statut, c’est-à-dire qu’aucun texte officiel ne codifiant la fonction, les conditions de nomination et d’exercice de leurs activités n’a été pris jusqu’à ce jour. Pour l’heure, ils sont désignés pour leur pondération, leur sagesse et leur appartenance politique, afin de trancher les litiges (terrains, sorcellerie, etc.) conformément aux coutumes traditionnelles et de sensibiliser les habitants sur les grands problèmes de la cité (SIDA, insécurité...) et sur les idéaux du parti.
25Si l’on s’en tient à la nomenclature de l’autorité municipale, les deux communes de l’agglomération de Libreville comptent 130 chefferies réparties selon le tableau 3.
Tableau 3. Les structures administratives des communes de Libreville et Owendo.

Sources : (1) : Hôtel de ville de Libreville, 1997 ; (2) : Ministère du Plan, RGPH, 1993
26Les structures administratives mises en place par les autorités municipales se sont formées à partir des contours ethno-culturels. Le pouvoir municipal n’a fait qu’officialiser les noms existants. Autrement dit, la virtuelle délimitation de quartiers de Libreville s’appuie sur le modèle d’occupation des groupes familiaux, claniques ou ethniques qui, depuis des temps anciens, occupent l’espace selon des modes de régulation propres aux logiques en vigueur dans leurs sociétés. Malgré cette apparente organisation administrative, les chefs de quartiers et les populations vivent à l’intérieur des frontières mentales, c’est-à-dire ce qu’elles pensent être leurs territoires d’appartenance. On passe d’un quartier à un autre, d’un arrondissement à un autre sans s’en rendre compte. Comment entrevoir le développement d’un espace si celui-ci n’est pas circonscrit ? Organiser un territoire suppose l’existence d’un « cadre qui s’exprime par un nom, lieu-dit, souvent par des socio-administratifs et par un sentiment d’appartenance des habitants » (Chabanne, 1992). C’est dire l’importance de définir une identité à chaque unité administrative à partir du vécu des populations qui « doivent s’identifier à un territoire où elles se reconnaissent, se sentent capables d’agir et de prendre conscience de la nature des problèmes de leur milieu » (Camagni et Gibelli, 1977).
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