Lasserre (Guy). Libreville, la ville et sa région. A. Colin (Fondation natio¬ nale des Sciences Politiques, n° 98), 1958, 348 pages.
Le très remarquable ouvrage que M. Guy Lasserre a consacré à Libreville mérite de retenir l'attention et par la riche documentation qu'il apporte sur la structure sociale d'une grande agglomération africaine et par les lueurs qu'ils projette sur toute l'économie gabonaise, et par l'exemple qu'il donne de méthodes d'enquêtes dans un milieu urbain de construction « coloniale ». Le livre s'ouvre sur une présentation des paysages urbains. Libreville s'étire sur les rives de l'estuaire du Gabon. Les quartiers peuplés de Blancs où voisi¬ nent des demeures d'aspect « vieux colonial » et des immeubles modernes, limités dans leur expansion par les collines qui les enserrent, ne montrent pas le plan géométrique classique des villes européennes d'Afrique. Vingt-deux « villages » africains au tracé désordonné les cernent, tassent leurs cases d'écorces, en planches ou « en dur » au bord des estuaires, s'insinuent dans les vallons, escaladent les collines. C'est en 1843 que fut fondé le comptoir du Gabon d'où devait naître Libre¬ ville : il s'agissait de donner aux navires français chargés de réprimer le trafic négrier au fond du golfe de Guinée une rade de mouillage et de ravi¬ taillement ; en 1849, des esclaves libérés y furent débarqués ; une mission catholique, des factoreries s'y établirent... Mais les explorations entreprises démontrèrent que l'immense estuaire du Gabon n'ouvrait aucune grande voie vers l'intérieur ; le Gabon se révéla un pays vide d'hommes, aux civilisations attardées. A la fin du XIXe siècle, Libreville languissait ; les « fièvres » déci¬ maient sa population. C'est alors que l'exploitation de l'okoumé, arbre au bois tendre, entraîna une ruée vers les concessions forestières de l'intérieur ; « Le miracle de l'okoumé » sauva Libreville : « le comptoir du Gabon, promu par la seule vertu de son ancienneté au rang prestigieux mais menacé de capitale de la France équatoriale, trouva dès lors un nouvel équilibre dans la seule gestion administrative et économique du territoire du Gabon ». Cepen¬ dant l'essor de Libreville est entravé par les conditions de mise en valeur de l'arrière-pays : les moyens de liaison vers l'intérieur sont toujours précaires, le pouvoir d'achat des Gabonais de la brousse reste médiocre. Le port n'est outillé que pour accueillir un faible trafic de marchandises européennes, l'essentiel des chargements de bois s'effectuant sur des rades foraines éloi¬ gnées. A l'étude des populations de Libreville sont consacrés des chapitres très denses et très neufs. La vie quotidienne des Blancs et leur psychologie sont analysés avec subtilité — et non sans humour. Dans les quartiers africains, le vieux fond mpongoué est submergé par des gens de toutes races venues de la forêt ; on y trouve les groupes ethniques les plus divers ; il s'y parle toutes sortes de dialectes. Il est des « villages » — tel Glass — dont la structure démographique et le comportement social sont ceux d'une popu¬ lation stabilisée ; ailleurs, comme à Nombakélé, tout dit encore l'instabilité. Les habitants des Libreville noires mènent une vie mi-rurale, mi-citadine ; rares sont les femmes qui n'entretiennent pas une « plantation ». Le livre de M. Lasserre s'achève par un pénétrant chapitre sur les « contacts de civilisation » où sont notamment étudiées les altérations des structures traditionnelles chez les Africains de Libreville. « Les coutumes ne se laissent pas facilement extirper, même en milieu urbain, où elles sont gravement dégradées : elles s'effondrent par pans entiers, mais les vestiges qui subsistent ont une résistance étonnante ». L. Papy.

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