Sunday, September 6, 2026

Préserver l’ancien pour mieux construire le nouveau : le défi architectural des villes gabonaises

 Nous parlons beaucoup de modernisation au Gabon. Nous voulons transformer Libreville, Port-Gentil, Lambaréné, Franceville, Oyem et nos autres villes. Nous voulons de nouvelles routes, des immeubles modernes, des centres commerciaux, des quartiers d’affaires, de grands équipements publics et des landmarks capables de donner une nouvelle image à notre pays.

Cette ambition est nécessaire. Mais moderniser une ville ne signifie pas effacer son passé.

Ce qui fait précisément la beauté de nombreuses grandes villes européennes et asiatiques — Shanghai, Singapour ou Hong Kong notamment — c’est leur capacité, malgré des histoires urbaines très différentes, à faire cohabiter plusieurs époques dans un même paysage.


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La beauté d’une ville vient aussi du dialogue entre le vieux et le nouveau

Prenons Shanghai.

D’un côté du fleuve Huangpu se trouve le Bund, avec son remarquable ensemble de bâtiments historiques. De l’autre se dresse Pudong, avec ses gratte-ciel futuristes et sa skyline devenue mondialement célèbre. Le Bund est aujourd’hui un quartier historique protégé ; les autorités de Shanghai le présentent comme un ensemble où patrimoine, culture et modernité se rencontrent. (Shanghai Government)

Et c’est précisément le contraste entre ces deux rives qui produit l’une des images urbaines les plus spectaculaires du monde : l’ancien Shanghai regarde le Shanghai du XXIᵉ siècle.

La ville ne s’est donc pas contentée de conserver certains bâtiments comme des objets morts. Plusieurs édifices centenaires ont été restaurés et reconvertis en musées, galeries ou espaces culturels, leur permettant d’avoir une nouvelle fonction tout en conservant leur caractère historique. (Shanghai Government)

Voilà une philosophie urbaine dont le Gabon pourrait s’inspirer.

Un bâtiment ancien n’est pas nécessairement un bâtiment inutile

Nous faisons parfois une confusion dangereuse entre ancienneté et vétusté.

Un bâtiment peut être ancien et magnifique.

Il peut être ancien et économiquement rentable.

Il peut être ancien et parfaitement adapté à un nouvel usage.

Une ancienne administration peut devenir une bibliothèque. Une ancienne maison peut devenir un restaurant ou un hôtel de charme. Une ancienne gare peut devenir un musée. Un ancien bâtiment commercial peut accueillir des galeries, des bureaux, des ateliers d’artistes ou des espaces culturels.

La solution n’est donc pas toujours la démolition.

Elle peut être la restauration, la réhabilitation et la reconversion.

Une ville sans bâtiments anciens devient une ville sans profondeur

Imaginons une ville dans laquelle chaque génération détruit systématiquement ce que la précédente a construit.

Après cent ans, que reste-t-il ?

Quelques photographies.

Quelques cartes postales.

Quelques souvenirs racontés par les personnes âgées.

Et c’est précisément là que commence le problème : nos enfants ne devraient pas avoir besoin de chercher une vieille photographie sur Internet pour comprendre à quoi ressemblait la ville de leurs grands-parents.

Ils devraient pouvoir marcher dans cette ville et en lire l’histoire.

Une ville est comme un livre. Ses bâtiments sont ses pages.

Si nous arrachons systématiquement les anciennes pages pour n’en conserver que les dernières, nous finissons par posséder une ville neuve, mais privée de récit.

Libreville possède déjà une histoire architecturale

Libreville n’est pas une ville née hier.

Elle possède des bâtiments religieux, administratifs, culturels et résidentiels, des monuments, des jardins et des lieux qui appartiennent à différentes périodes de son histoire.

Certains ont disparu. D’autres existent encore mais sont dégradés. D’autres enfin pourraient être restaurés et mieux valorisés.

Un premier travail de reconnaissance existe déjà. En 2024, un inventaire pilote des biens culturels a été réalisé à Libreville. À la suite de ce travail, la Mission Sainte-Marie, le Mémorial Léon-Mba et le Musée national ont reçu le « Bouclier bleu » dans le cadre de la Convention de La Haye de 1954 sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé. (UNESCO)

C’est important, mais il faut aller beaucoup plus loin.

L’UNESCO a elle-même relevé une faiblesse dans la représentation du patrimoine culturel gabonais : ses travaux sur l’inventaire national soulignaient notamment la présence très limitée de biens culturels dans la liste indicative du Gabon. (UNESCO World Heritage Centre)

Nous devons inventorier avant de démolir

Avant toute grande transformation de Libreville et des autres villes gabonaises, il faudrait établir un véritable :

Inventaire national du patrimoine architectural et urbain du Gabon.

Il devrait recenser les anciennes administrations, écoles, maisons, églises, missions, hôpitaux, marchés, bâtiments industriels, monuments, places, jardins historiques et ensembles urbains remarquables.

On pourrait ensuite déterminer différents niveaux de protection.

Tout bâtiment ancien n’a évidemment pas vocation à être conservé. Certains bâtiments ne présentent aucun intérêt architectural particulier et certains peuvent être trop dégradés pour être raisonnablement sauvés.

Mais cette décision devrait être prise après une expertise historique et architecturale, et non simplement parce qu’un promoteur souhaite récupérer le terrain.

Préserver ne signifie pas refuser la modernité

C’est ici que le débat est souvent mal posé.

Il ne s’agit absolument pas de transformer Libreville en musée.

Je souhaite moi-même voir apparaître une architecture gabonaise beaucoup plus ambitieuse : de nouveaux musées, des quartiers modernes, des tours, des promenades urbaines, de grands espaces publics et des landmarks capables de transformer notre skyline.

Mais pourquoi faudrait-il choisir entre les deux ?

Nous pouvons avoir le Libreville de 1900, celui de 1960, celui de 2026 et celui de 2050 dans la même ville.

C’est justement cette superposition qui crée la richesse architecturale.

Imaginons le Libreville de demain

Imaginez un front de mer moderne avec des tours contemporaines, des hôtels, des promenades piétonnes et de nouveaux landmarks.

Mais imaginez également, quelques rues plus loin, des bâtiments historiques parfaitement restaurés.

Des plaques expliqueraient leur histoire.

Des QR codes permettraient de voir les photographies anciennes du quartier.

Certaines maisons historiques deviendraient des cafés, des restaurants, des galeries ou des librairies.

Les anciens jardins seraient restaurés.

Les grands arbres remarquables seraient protégés.

Les bâtiments emblématiques seraient éclairés le soir.

Et des parcours permettraient aux visiteurs de découvrir l’histoire de Libreville à pied.

Voilà comment le patrimoine devient également une économie.

Le patrimoine peut créer de la richesse

Paris, Rome, Londres, Istanbul ou Shanghai ne tirent pas seulement leur attractivité de leurs constructions modernes.

Leurs bâtiments historiques constituent eux-mêmes une richesse touristique, culturelle et économique.

Shanghai illustre particulièrement bien cette logique : les autorités continuent de restaurer des bâtiments patrimoniaux et de leur attribuer de nouveaux usages contemporains. La ville a même renforcé en 2026 sa législation concernant la protection de ses bourgs historiques et culturels. (Shanghai Government)

Le Gabon pourrait faire de même.

À Libreville, Lambaréné, Port-Gentil et ailleurs, certains ensembles anciens pourraient devenir de véritables quartiers patrimoniaux, capables d'accueillir restaurants, artisanat, culture, tourisme et activités économiques.

Il faut protéger également les jardins et les paysages

Notre patrimoine ne s’arrête pas aux bâtiments.

Les anciens jardins, arboretums, places, mangroves, arbres remarquables et paysages urbains font également partie de la mémoire de nos villes.

C’est pourquoi je défends la même philosophie pour le patrimoine bâti et le patrimoine naturel :

avant de construire, inventorions ; avant de démolir, évaluons ; avant de remplacer, demandons-nous ce que nous allons perdre.

Construire Libreville sur un mélange du vieux et du nouveau

C’est probablement l’une des orientations que devrait prendre le futur urbanisme de Libreville.

Nous devons construire une capitale moderne, africaine, équatoriale et technologiquement avancée, mais qui conserve suffisamment de traces de son histoire pour rester identifiable.

Nous ne devons surtout pas chercher à fabriquer une copie de Dubaï, Singapour ou Shanghai.

Libreville doit devenir Libreville.

Ses nouveaux bâtiments doivent raconter l’avenir du Gabon, tandis que ses anciens bâtiments doivent continuer à raconter son histoire.

C’est ce dialogue qui produit une véritable identité urbaine.

Car finalement, la beauté d’une ville ne réside pas seulement dans la nouveauté de ses constructions, mais dans sa capacité à faire dialoguer son passé avec son avenir.

Une grande ville ne détruit pas systématiquement hier pour construire demain.

Elle préserve ce qui mérite de l’être, restaure ce qui peut encore vivre, transforme intelligemment ce qui peut recevoir une nouvelle fonction et construit le nouveau autour de cette mémoire.

C’est ainsi que l’on fabrique une ville qui possède non seulement une skyline, mais aussi une âme, une histoire et une identité.

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