Libreville est l'une des rares capitales africaines à être entourée d'une biodiversité exceptionnelle. Pourtant, lorsqu'on regarde l'évolution de la ville, une question mérite d'être posée : qu'avons-nous fait de nos anciens jardins, de nos arboretums et de nos grands espaces verts historiques ?
Cette interrogation dépasse largement la nostalgie. Elle concerne notre conception de la ville, notre patrimoine et notre capacité à transmettre quelque chose aux générations suivantes.
Le Jardin botanique : un patrimoine qui s'efface
L'ancien Jardin botanique du secteur de Camp-de-Gaulle occupait une place particulière dans la mémoire de nombreux Librevillois. Il ne s'agissait pas uniquement d'un espace planté. Au fil du temps, le lieu était également devenu un espace de rencontres et d'activités politiques et culturelles.
En septembre 2024, les installations du site, notamment sa célèbre tente, ont été progressivement démontées dans le cadre d'un projet déclaré d'utilité publique lié au désenclavement du Grand Libreville. La presse gabonaise indiquait alors qu'un ouvrage routier devait relier Kalikak au rond-point Camp-de-Gaulle. (Gabon Media Time)
Voilà précisément ce qui devrait nous interpeller : comment un lieu que toute une ville appelle depuis des décennies “Jardin botanique” peut-il progressivement perdre sa fonction et son identité paysagère ?
Être un espace vert ne signifie pas automatiquement être juridiquement protégé
Il faut ici faire une distinction essentielle.
Un jardin, un parc ou une forêt urbaine peut être connu de tous et posséder une grande valeur historique sans nécessairement bénéficier du statut juridique d'aire protégée.
Le Code gabonais de l'environnement prévoit pourtant des mécanismes de protection. Les espaces présentant un intérêt écologique, scientifique, esthétique ou culturel peuvent notamment recevoir un statut de protection. Le droit gabonais prévoit également différentes catégories d'aires protégées et interdit, sauf autorisation exceptionnelle, les activités susceptibles d'en modifier l'équilibre écologique. (Journal Officiel)
Plus intéressant encore pour Libreville : la législation sur l'urbanisme permet aux plans d'occupation des sols de classer des bois, forêts et parcs comme espaces à conserver ou à protéger. Une fois ce classement effectué, les changements d'affectation susceptibles de compromettre leur conservation sont interdits. (Journal Officiel)
Autrement dit, les instruments juridiques existent.
La vraie question devient donc : les espaces verts historiques de Libreville ont-ils effectivement reçu ces protections, avec des limites cadastrales clairement établies et opposables ?
Pour l'ancien Jardin botanique de Camp-de-Gaulle, je n'ai pas retrouvé, dans les textes officiels consultables que j'ai examinés, un acte démontrant qu'il bénéficiait d'un classement comparable à celui d'une aire protégée. Il faut donc être prudent avant d'affirmer qu'il était juridiquement sanctuarisé.
Et pendant ce temps, Libreville veut recréer un jardin botanique
Il y a ici un paradoxe particulièrement intéressant.
En juillet 2025, le PNUD annonçait avec l'Agence nationale des parcs nationaux la création d'un nouveau jardin botanique de Libreville, cette fois au sein de l'Arboretum Raponda-Walker, à Akanda. Le projet est présenté comme une véritable « bibliothèque vivante », consacrée à la conservation, à la recherche scientifique, à l'éducation et à la sensibilisation du public. (UNDP)
Cette initiative est excellente. Mais elle devrait également provoquer une réflexion : pourquoi créer les espaces verts patrimoniaux de demain si nous ne sommes pas capables de sanctuariser ceux d'hier ?
Une capitale ne doit pas opposer développement et patrimoine
Libreville doit naturellement construire des routes, des échangeurs, des logements, des bureaux et de nouvelles infrastructures.
Mais l'urbanisme moderne ne consiste pas à choisir entre la ville et la nature.
Il consiste précisément à organiser les deux.
Paris protège ses grands jardins. Londres protège ses parcs. Singapour a fait de la végétation une composante fondamentale de son identité urbaine. Dans ces villes, certains terrains pourraient valoir des fortunes s'ils étaient transformés en immeubles. Pourtant, on les conserve parce que leur valeur collective dépasse leur valeur foncière.
Libreville devrait adopter la même philosophie.
Une capitale située au cœur du bassin du Congo devrait même pouvoir devenir une référence mondiale en matière de ville équatoriale verte.
Il faut désormais sanctuariser les grands espaces verts de Libreville
Je proposerais quelque chose de beaucoup plus ambitieux : établir un Registre du patrimoine vert de Libreville.
Il identifierait et cartographierait les forêts urbaines, arboretums, jardins historiques, mangroves, grands arbres remarquables et corridors écologiques qui ne pourraient plus disparaître au gré des projets immobiliers.
Et surtout, leur protection devrait être juridique et cadastrale, pas simplement sentimentale.
Car lorsqu'un espace n'existe que dans la mémoire collective, une génération peut encore le faire disparaître.
Lorsqu'il existe dans la loi, le cadastre et le plan d'urbanisme, il devient un patrimoine transmis.
Libreville ne doit donc pas seulement se demander quels immeubles, quelles tours et quels landmarks elle construira demain. Elle doit également décider aujourd'hui quels espaces elle s'interdira définitivement de construire.
C'est aussi cela, penser une ville.
Une grande capitale ne se reconnaît pas seulement à ce qu'elle sait construire. Elle se reconnaît également à ce qu'elle décide de préserver.

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