Tuesday, July 12, 2011

Gabon : Basile Allainmat Mahiné s’en est allé

Basile Allainmat Mahiné est mort le 7 juillet dernier en France. Le Gabon lui doit d’avoir porté haut son nom dans l’excellence artistique en Europe, pour ce qui est du design automobile, bien avant les indépendances. Au plan purement national, il est le créateur du "Monument aux Morts", l’initiateur de l’actuelle Ecole d’arts et manufacture (ENAM) de Libreville et le maître des grands peintres contemporains que sont Minkoe Mi Nzé, Walker-Onewin, Prosper Ekoré ou Maurice Mombo Mubamu, entres autres.

© D.R./ Basile Allainmat Mahine et le "Monument aux Morts", œuvre qui survivra certainement aux multiples disciples du maître.
Le père fondateur des arts plastiques contemporains gabonais, Basile Allainmat Mahine, a quitté la terre des hommes le jeudi 7 juillet dernier à Saint-Brieuc (France), à l’âge de 81 ans. Né en 1930, à la Montagne Sainte de Libreville, il est très peu connu du jeune public gabonais alors que l’une de ses œuvres, le "Monument aux Morts", surplombe la place de l’Indépendance, près du mémorial du président Léon MBA à Libreville. Il s’agit de l’un des plus anciennes sculptures monumentales de Libreville, après le monument Charles N'Tchoréré.

Formation, design automobile et œuvre au Gabon

Basile Allainmat Mahine entre à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 1948. Il y côtoie alors des contemporains qui deviendront des célébrités mondiales. Notamment, Jacques Nocher, designer automobile créateur de la Renault Clio, et César Baldaccini, sculpteur français connu pour ses séries des «compressions» de voitures et de ferraille et pour ses empreintes humaines monumentales. Basile Allainmat est le seul étudiant de sa promotion à avoir obtenu le Prix de Rome, une bourse d'étude pour les étudiants en art. Créé en 1663 en France sous le règne de Louis XIV, le Prix de Rome était attribué à des étudiants promoteurs sélectionnés à travers des épreuves éliminatoires réputées difficiles. Le Gabonais Allainmat Mahine y a accédé bien avant les indépendances. Ce qui dans le contexte de l’époque est une prouesse historique.

Au terme de ses études, il est engagé comme designer automobile à Simca, succursale française de Fiat. Il y crée la Simca Aronde, une berline familiale fabriquée de 1951 à 1963 qui est alors la voiture la plus vendue de France. Il crée également le prototype de la Fulgur, une voiture futuriste qui restera au stade de projet.

Revenu en sa terre natale après son service militaire en Indochine, Basile Allainmat Mahine se fait notamment remarquer en remportant le concours pour la réalisation du "Monument aux Morts". Selon des témoignages concordants, ce monument, réalisé avec la contribution de ses compatriotes gabonais, fut moulé en un seul bloc dans un coffrage fabriqué à Port-Gentil, puis transporté à Libreville. Il devait être parachevé par la représentation des écussons des neuf provinces. Mais l’œuvre ne trouva pas son financement jusqu’au bout et ne fut pas achevée telle qu’elle avait été imaginée.

Au début des années 60, il suscite la création de la section Arts plastiques du Collège Technique de Libreville où il enseignera. Détachée du Lycée Technique en 1970, cette section deviendra le Centre National d'Art et Manufacture (CNAM), puis en 1983 l'Ecole Nationale d'Art et Manufacture dont il a alors l’idée et sera le premier directeur. Il y formera la première génération de peintres gabonais modernes : Marcellin Minkoe Mi Nzé, Ernest Walker-Onewin, Prosper Ekoré et Maurice Mombo Mubamu, entres autres.

On doit également à Basile Allainmat la promotion de la pierre de Mbigou. Il a en effet ramené de la province de la Ngounié, les artisans Tsamba Baupala, Moulaloukou et Tanga pour créer le village de pierres taillées de Mbigou, situé à Alibandeng derrière le Camp de Gaulle à Libreville. Il est l’auteur, avec André Guyon, de l’ouvrage "Pierres de M'bigou : Recueil photographique sur l'artisanat des pierres de M'bigou".

L’hommage de deux élèves célèbres

Nombreux des enfants spirituels d’Allainmat Mahine ont accédé à la notoriété nationale et internationale. On n’en voudra pour preuve Maître Minkoe Mi Nzé (peintre, graphiste-concepteur, monumentaliste et, pour le ministère de la Culture, secrétaire général du Conseil national des Affaires culturelles) et Ernest Walker-Onewin, ministre délégué auprès du ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique, de l’Innovation, chargé de la Culture.

Pour Maître Minkoe Mi Nzé, «Basile Allainmat était vraiment le maitre des arts plastiques au Gabon. J’ai eu la chance de le connaitre parce qu’il m’a formé. Il m’a tenu en peinture, en croquis et dessin. C’était mon maître, le seul maître spirituel que j’ai eu dans les arts plastiques. J’ai gardé du grand maître Allainmat un souvenir positif indélébile. Il était polyvalent et touchait à tous les domaines des arts plastiques : architecture navale, sculpture, peinture, graphisme. Il maîtrisait les beaux arts à un niveau que personne d’autre n’a encore atteint ici au Gabon et même en Afrique centrale. C’était vraiment le grand. Je ne suis même pas au tiers de sa compétence en la matière. C’est vraiment un monument qu’on vient de perdre et cela me fait très mal. Il m’a appris des techniques que beaucoup de peintres au Gabon ne maîtrisent pas du tout. C’est le seul qui derrière mon travail, venait corriger mes couleurs, tenir mon pinceau et m’apprendre certaines choses en peinture.»

Pour Walker-Onewin, la voix pleine d’émotion, «Allainmat était l’un des premiers créateurs gabonais de très haut niveau. Il faut retenir qu’il a fait l’antichambre de l’Ecole de Rome qui en a fait un grand designer. On ne peut pas rester insensible devant la perte d’un maître. On lui doit beaucoup. Bien des artistes de ma génération qui sont passés entre les mains d’Allainmat. Et, on avait des rapports du maître à l’élève, des rapports à l’ancienne lorsqu’on apprenait un métier du génie de quelqu’un. C’est pour moi, une double perte : en tant que maître d’abord et en tant que parent, ensuite. Parce que la famille Ivanga est aussi la mienne. J’ai connu ce monsieur comme un véritable père de famille. Il nous a sérieusement encadrés et je suis sûr qu’ils seront nombreux à le dire. Il est le véritable promoteur des études artistiques au Gabon.»

Honneurs

Ces élèves du grand maître Allainmat Mahine envisagent de lui rendre un hommage digne du nom. «Je vais retrouver les gens de ma génération pour savoir ce qu’on va faire ensemble. A mon avis, les honneurs à lui rendre devraient comporter deux volets : D’abord les honneurs de nous qui sommes reconnaissants du savoir qu’il nous a transmis. Puis, ceux du ministère de la Culture en tant qu’entité administrative qui doit rendre hommage à l’un des fils prestigieux du pays», assure le ministre de la Culture, Walker-Onewin.

Minkoe Mi Nzé pour sa part assure que «Dès l’annonce de son décès, on s’est retrouvé, à plus de trente. Tout le monde était ému. Nous attendons préparer quelque chose en sa mémoire. Pour moi, personnellement, et cela ne se fera pas de sitôt, je compte organiser une grande exposition en l’honneur de Monsieur Allainmat. Il est inutile de se presser. Il faut se préparer quitte à faire une grande exposition collective en sa mémoire.»

Basile Allainmat Mahine est décédé d’une insuffisance rénale diagnostiqué il y a 18 ans. Humaniste, il a souhaité l’incinération de sa dépouille, une partie de ses cendres sera dispersée dans la mer de Paimpol et l’autre sera transportée selon ses vœux pour être dispersée face à sa résidence dans la baie du Cap Santa Clara au nord de Libreville. S’il existait un Panthéon au Gabon, il y aurait eu sa place… indubitablement.